Le piège à pauvreté en Afrique subsaharienne ne repose pas uniquement sur un manque de ressources ou sur des facteurs externes. Il s’installe aussi à travers des mécanismes sociaux, économiques et politiques qui transforment la précarité en norme fonctionnelle. Informalité, aide humanitaire prolongée, agriculture peu viable ou clientélisme ne sont pas seulement des réponses à la pauvreté : ils en deviennent les structures. Comprendre ce piège suppose donc d’analyser comment des systèmes censés permettre de tenir finissent par empêcher toute sortie durable.
1. Qu’est-ce qu’un piège à pauvreté au-delà des indicateurs économiques africains ?
Le poverty trap ou “piège à pauvreté” , désigne une situation dans laquelle des individus ou des communautés sont enfermés dans une pauvreté durable, malgré leurs efforts, parce que les conditions de base nécessaires pour s’en sortir n’existent pas ou sont inaccessibles : éducation de qualité, capital initial, sécurité, infrastructures, etc.
Mais en Afrique subsaharienne, ce piège ne repose pas seulement sur le manque de moyens. Il repose sur un système d’adaptation collective qui transforme la précarité en norme. Le piège devient un mode de gestion sociale.
Il ne faut donc pas chercher le poverty trap uniquement dans les chiffres, mais aussi dans ce que nous avons fini par accepter comme “normal”. Et c’est là que le piège devient le plus redoutable.
2. Comment la résignation devient-elle une fonction collective ?
On parle souvent de la pauvreté comme d’une tragédie. Mais dans bien des cas, elle est devenue une organisation fonctionnelle — tolérée, intégrée, voire utilisée :
- Tolérée, parce qu’elle permet de “faire tenir” le tissu social malgré tout.
- Intégrée, parce qu’elle structure les pratiques de consommation, de travail, de mobilité.
- Utilisée, parce qu’elle permet à certains de maintenir leur pouvoir ou leur rente politique.
Ce n’est pas (seulement) un problème d’argent. C’est un problème de croyance collective sur ce qui est acceptable.
3. En quoi l’économie informelle bloque-t-elle la mobilité sociale en Afrique subsaharienne?
L’économie informelle concerne plus de 85 % des emplois en Afrique subsaharienne (OIT). Présente dans les marchés, les transports, la petite production, elle est souvent vue comme un espace de débrouille ou de résilience. Mais cette lecture cache un fait brutal : c’est un système qui permet de survivre, pas de s’élever.
- Les revenus y sont trop faibles pour épargner ou investir.
- Il n’y a aucune protection sociale, ni sécurité juridique.
- Et surtout, il n’y a aucune progression structurelle possible.
Ce que l’on appelle “liberté” dans l’informalité est souvent une absence de droits déguisée en autonomie. Et cela arrange tout le monde : les politiques, qui évitent les révoltes ; les acteurs du secteur, qui échappent à l’impôt ; et même les bailleurs, qui valorisent cette “agilité africaine” sans la formaliser.
L’étude intitulé “Leaving no one behind: Urban poverty traps in Sub-Saharan Africa”, a montré que dans plusieurs capitales, la majorité des ménages informels urbains restent bloqués sous un plancher de consommation stable pendant 5 à 10 ans, sans jamais accéder à la classe moyenne — un phénomène appelé “sticky floor” .
Le poverty trap ici n’est pas une absence d’emploi. C’est l’illusion d’un emploi qui t’empêche d’évoluer. Tu travailles, tu t’épuises, mais tu restes là , parce que le système n’a jamais été conçu pour que tu en sortes.
4. Pourquoi l’aide humanitaire prolongée peut-elle figer la pauvreté ?
Dans des zones de conflit ou de catastrophe, les camps de déplacés deviennent parfois des structures de très long terme. Exemple : dans le Sahel, en RDC, au Mozambique, ou au Soudan du Sud, certains camps existent depuis plus de 7 ans. Ils fonctionnent avec des systèmes d’aide alimentaire, de soins, d’accès à l’eau — mais sans aucune politique de sortie durable.
- L’économie locale du camp repose sur la redistribution des rations.
- Des formes de clientélisme s’y développent (favoritisme, contrôle des accès).
- Les enfants y grandissent sans école durable, sans identité civique forte, sans perspective.
Ce sont des zones hors-du-temps, hors des politiques de développement, mais pleinement intégrées dans l’écosystème d’aide. On ne les développe pas, on les entretient.
Ce ne sont pas des espaces d’urgence. Ce sont des zones de pauvreté gérée, sans projet de sortie.
5. Comment la précarité agricole se transmet-elle entre générations ?
En Afrique rurale, la terre est longtemps apparue comme un refuge. Mais aujourd’hui, des milliers de jeunes refusent de reprendre les exploitations agricoles familiales. Pourquoi ? Parce qu’ils y voient :
- Une activité pénible,
- Non rentable,
- Sans reconnaissance sociale,
- Et sans débouchés commerciaux.
Au Ghana : une étude du Ministry of Food & Agriculture montre que 75 % des jeunes formés dans des lycées agricoles ne souhaitent pas travailler la terre après le diplôme.
Le problème n’est pas la jeunesse. C’est le système agricole lui-même, qui reste basé sur l’effort individuel, sans mécanisation, sans débouchés, sans valeur ajoutée. Travailler la terre, c’est souvent choisir la pauvreté intergénérationnelle.
6.En quoi le clientélisme transforme-t-il la pauvreté africaine en outil de contrôle ?
Dans bien des cas, la pauvreté devient un outil de contrôle politique. Comment ?
- En distribuant de l’aide ou des faveurs de façon ciblée (filets sociaux, bons alimentaires, exonérations ponctuelles).
- En maintenant des poches de précarité dépendantes du pouvoir local.
- En traitant les communautés pauvres comme des “réservoirs électoraux”, mobilisables mais non autonomes.
Ce modèle ne vise pas à supprimer la pauvreté. Il vise à la gérer. Et tant qu’elle reste contrôlable, elle n’est pas considérée comme un problème stratégique.
7.Quel est l’impact psychosocial d’un piège sans perspective de sortie ?
Le plus insidieux des pièges, c’est celui qui enferme l’imaginaire. Quand l’idée de “sortir de la pauvreté” n’est même plus évoquée, parce qu’on a oublié qu’une autre vie est possible.
- Des jeunes qui arrêtent d’y croire.
- Des mères qui acceptent l’informalité comme destin.
- Des citoyens qui n’attendent plus rien de l’État.
Ce phénomène est documenté par la recherche : le “sticky floor” décrit des populations qui ne progressent pas, même quand des opportunités apparaissent, car les chocs précédents ont sapé la confiance .
“On fait avec” — c’est la phrase la plus dangereuse du continent.
Conclusion : Briser ce qu’on ne veut plus tolérer
Le piège à pauvreté en Afrique subsaharienne ne se limite pas à un déficit économique : il résulte d’un ensemble de mécanismes qui rendent la précarité socialement acceptable et politiquement gérable. Informalité, aide prolongée, agriculture non viable et résignation collective forment un système cohérent mais bloquant. Tant que ces fonctionnements resteront tolérés comme normaux, la pauvreté continuera de se reproduire sans être véritablement remise en cause.


1 commentaire