Le Global MPI 2025 marque une rupture dans la manière de comprendre la pauvreté, en intégrant explicitement l’exposition aux aléas climatiques dans l’analyse de la pauvreté multidimensionnelle.
Pour l’Afrique subsaharienne, où se concentre près de la moitié des personnes pauvres du monde, cette approche révèle un double fardeau : des privations humaines profondes combinées à une forte vulnérabilité climatique.
Il ne s’agit plus seulement de mesurer des manques en santé, éducation ou conditions de vie, mais de comprendre comment ces privations se superposent à des risques climatiques récurrents.
Le MPI 2025 invite ainsi à repenser ce que signifie « être pauvre » dans un contexte de dérèglement climatique structurel.
Introduction
Depuis mi-novembre 2025, plusieurs médias publient une tribune signée par deux cadres du PNUD, Knut Ostby et Mohamed Shahudh, intitulée “Measuring poverty in the age of climate change”.
Cette tribune fait trois choses :
- Elle rappelle comment la compréhension de la pauvreté a évolué :
- Elle présente le nouveau rapport Global MPI 2025 – “Overlapping Hardships: Poverty and Climate Hazards”, publié le 17 octobre 2025, qui pour la première fois croise pauvreté multidimensionnelle et expositions climatiques.
- Elle pose la question : Peut-on encore parler de pauvreté sans parler de climat ?
Dit comme ça, ça peut sembler évident : on sait depuis longtemps que les personnes les plus pauvres sont les plus touchées par les chocs climatiques. Mais ce rapport ne se contente pas de rappeler cette idée. Il fait quelque chose de plus radical : il intègre le climat dans la manière même de cartographier et de comprendre la pauvreté.
Autrement dit : ce n’est pas “un vieux débat relancé”, c’est un changement de cadre – on passe de “les pauvres souffrent du climat” à “la pauvreté elle-même doit être repensée à l’ère du climat”.
1. Comment la mesure de la pauvreté a évolué jusqu’à l’indice de pauvreté multidimensionnelle
Pendant des décennies, la pauvreté a été définie principalement par un seuil monétaire : 1 dollar, puis 1,90 dollar, maintenant 2,15 dollars par jour pour l’“extrême pauvreté”. Cette approche a eu son utilité : elle permettait de comparer les pays, de fixer des objectifs globaux, de dire “on a fait reculer la pauvreté de X millions de personnes”.
Mais elle avait des limites évidentes. On pouvait “sortir” statistiquement quelqu’un de la pauvreté avec une légère hausse de revenu, tout en le laissant :
- sans accès à des soins de base,
- loin de toute école,
- dans un logement précaire,
- sans eau potable ni assainissement.
À partir des années 1980, des économistes comme Amartya Sen ont insisté sur un point clé : la pauvreté n’est pas seulement un manque d’argent, c’est un manque de “capacités” – la capacité réelle d’être en bonne santé, d’apprendre, de participer à la vie sociale, de faire des choix. C’est cette idée qui inspirera ensuite l’Indice de développement humain (IDH), puis l’Indice de pauvreté multidimensionnelle (MPI).
Créé en 2010 par le PNUD et l’OPHI(Oxford Poverty and Human Development Initiative), le MPI mesure la pauvreté selon trois grandes dimensions et dix indicateurs concrets :
- Santé : nutrition mortalité infantile
- Éducation : années de scolarité des adultes présence d’enfants non scolarisés
- Conditions de vie : électricité eau potable assainissement type de combustible de cuisson matériaux du logement possession de quelques biens de base (radio, téléphone, vélo, etc.)
Un ménage est considéré comme pauvre multidimensionnel s’il cumule des privations sur au moins un tiers de ces indicateurs. Le MPI d’un pays combine ensuite la proportion de personnes pauvres et l’intensité moyenne de leurs privations.
Jusqu’ici, le climat restait en arrière-plan : on savait qu’il aggravait la pauvreté, mais il n’était pas directement intégré dans la mesure.
2. Ce que révèle le Global MPI 2025 sur la pauvreté mondiale
Le rapport 2025 couvre 109 pays représentant environ 6,3 milliards de personnes. Il estime que 1,1 milliard de personnes vivent dans une situation de pauvreté multidimensionnelle aiguë, soit 18,3 % de la population étudiée.
Quelques faits saillants :
- La pauvreté est massivement rurale : plus de 80 % des personnes pauvres vivent en zone rurale.
- Les enfants portent une charge disproportionnée : près de 28 % des enfants sont pauvres multidimensionnels, contre environ 13 % des adultes.
- Deux régions concentrent l’essentiel de la pauvreté :
- Afrique subsaharienne : 565 millions de personnes pauvres (≈ 49,2 % de tous les pauvres du monde), alors que la région ne représente que 18,7 % de la population étudiée, et une pauvreté plus intense (54–55 % des pauvres sont en “pauvreté sévère”).
- Asie du Sud : 390 millions de personnes pauvres (≈ 34 % du total).
Autrement dit, en 2025, l’épicentre de la pauvreté multidimensionnelle mondiale se situe en Afrique subsaharienne et en Asie du Sud, avec une intensité plus forte en Afrique (les personnes pauvres y cumulent davantage de privations).
Jusque-là, on reste dans la continuité des rapports précédents : une pauvreté massive, rurale, concentrée dans quelques régions du monde, avec des inégalités internes importantes (au sein d’un même pays, certaines régions peuvent afficher deux à trois fois plus de pauvreté que la moyenne nationale).
La nouveauté se trouve ailleurs.
3. Pourquoi le croisement pauvreté–climat constitue une rupture
Ce qui rend le MPI 2025 “spécial”, ce n’est pas seulement la mise à jour des chiffres. C’est le fait que, pour la première fois, le rapport croise les données de pauvreté multidimensionnelle avec des données sur les aléas climatiques.
Les auteurs superposent ainsi les cartes de la pauvreté MPI avec des cartes d’exposition à quatre grands risques :
- chaleur extrême,
- sécheresse,
- inondations,
- pollution de l’air.
Résultat : sur 1,1 milliard de personnes pauvres multidimensionnelles,
- environ 887 millions vivent dans des régions exposées à au moins un de ces quatre aléas;
- plus de 600 millions sont exposées à la chaleur extrême ;
- plus de 570 millions à une pollution de l’air dangereuse ;
- des centaines de millions vivent dans des zones inondables ou sujettes à des sécheresses récurrentes ;
- et plus de 600 millions cumulent deux aléas ou plus, dont environ 300 millions qui affrontent trois ou quatre risques simultanés.
Ce que montre le rapport, de manière très concrète, c’est que
la pauvreté mondiale n’est plus seulement un cumul de privations socio-économiques : c’est un “double fardeau” pauvreté + climat.
Les personnes les plus pauvres ne vivent pas seulement avec moins de ressources ; elles vivent aussi dans des environnements plus exposés, avec moins de moyens pour se protéger et se relever après un choc.
4. Pourquoi ce rapport arrive maintenant : le contexte politique du MPI 2025
Ce rapport n’arrive pas dans le vide. Il est publié en octobre 2025, à l’approche de la COP30 au Brésil, dans un contexte où :
- la réduction de la pauvreté marque le pas dans plusieurs régions,
- les chocs climatiques se multiplient (sécheresses, inondations, vagues de chaleur, cyclones),
- et les pays du Sud, notamment africains, réclament de plus en plus que la justice climatique prenne en compte les pertes et dommages humains.
En liant explicitement pauvreté et climat, le PNUD et l’OPHI envoient un message politique clair : on ne peut plus traiter la lutte contre la pauvreté et l’action climatique comme deux dossiers séparés.
Les budgets d’adaptation, les fonds climatiques, les politiques de développement humain sont intimement liés, surtout dans les pays à revenu faible ou intermédiaire où la marge fiscale est limitée.
Le rapport insiste aussi sur un point souvent négligé : une grande partie des pauvres exposés aux aléas climatiques vivent dans des pays à revenu intermédiaire, et pas seulement dans les pays les plus pauvres. Là encore, l’Afrique subsaharienne et l’Asie du Sud sont au centre du tableau.
5. Ce que cette approche révèle spécifiquement pour l’Afrique subsaharienne
Pour l’Afrique subsaharienne, cette superposition “pauvreté + climat” vient mettre des chiffres précis sur une réalité déjà vécue au quotidien.
Une pauvreté massive, intense et très rurale
On l’a vu : l’Afrique subsaharienne compte 565 millions de pauvres multidimensionnels, soit près de la moitié des pauvres mondiaux, avec une pauvreté plus intense, plus rurale, plus infantile :
- Dans plusieurs pays de la région (Niger, Tchad, Centrafrique, etc.), plus de 70–80 % de la population est multidimensionnellement pauvre.
- Les inégalités infra-nationales sont énormes : au Sénégal, l’incidence de la pauvreté est de 45,1 % au niveau national, mais 85,8 % dans la région la plus pauvre (Kaffrine) contre 12,9 % à Dakar.
Autrement dit : même à l’intérieur d’un pays “moyen”, il existe des poches de pauvreté extrême qui se superposent souvent à des zones climatiquement fragiles (Sahel, zones côtières, etc.).
Une exposition climatique très forte
Le croisement MPI + climat montre que l’Afrique subsaharienne cumule :
- des taux élevés de pauvreté multidimensionnelle,
- des expositions fortes à la chaleur extrême, aux sécheresses prolongées (Sahel, Corne de l’Afrique), aux inondations (zones fluviales, côtières), et à une pollution de l’air croissante (zones urbaines en expansion).
Pour rappelle : plus de 300 millions de pauvres en Afrique subsaharienne vivent déjà dans des régions soumises à au moins un aléa climatique majeur, souvent plusieurs.
Des centaines de millions de personnes se retrouvent ainsi à la fois multidimensionnellement pauvres et en première ligne du dérèglement climatique. Le rapport souligne par ailleurs que les pays où la pauvreté multidimensionnelle est aujourd’hui la plus élevée sont aussi ceux qui devraient connaître les plus fortes hausses de température d’ici la fin du siècle.
Dans la logique du rapport, cela veut dire que :
On ne peut plus faire de politique de lutte contre la pauvreté en Afrique subsaharienne comme si le climat était un “contexte” en arrière-plan. Le climat devient une composante centrale de ce que signifie être pauvre.
6.Comment le MPI 2025 déplace le regard sur la pauvreté
Cette nouvelle manière de mesurer la pauvreté, en croisant directement pauvreté et climat, entraîne plusieurs déplacements importants.
De la pauvreté comme “manque” à la pauvreté comme “position face au risque”
Avant, on disait : “les pauvres manquent de tout”.
Le MPI 2025 pousse à dire :
“Les pauvres cumulent des privations profondes ET vivent en première ligne de la crise climatique.”
Concrètement, ça veut dire que pour mesurer la pauvreté, il ne suffit plus de demander :
- Combien gagnent-ils ?
- Ont-ils accès à l’école, à l’eau, à l’électricité ?
Il faut aussi se demander :
- Dans quel environnement vivent-ils ?
- À quelle fréquence subissent-ils sécheresses, inondations, vagues de chaleur, pollution ?
- Ont-ils la capacité de se relever après un choc ?
La pauvreté devient donc une position structurelle face aux risques, pas juste un état de privation à un instant T.
De la moyenne nationale aux “hotspots” invisibles
Le MPI, surtout avec sa version 2025, insiste sur les écarts régionaux (ex : Dakar vs Kaffrine au Sénégal).
En les croisant avec les cartes climatiques, on peut :
- identifier les “hotspots” où se superposent : forte pauvreté multidimensionnelle, forte exposition climatique, infrastructures et protection sociale limitées,
- et rendre visibles des zones rurales ou périurbaines souvent marginalisées dans les politiques nationales.
C’est particulièrement important en Afrique subsaharienne, où la moyenne nationale masque des régions quasi oubliées.
De deux agendas séparés à un agenda fusionné… avec ses ambiguïtés
Le message politique est : “on ne peut plus séparer pauvreté et climat”.
Dans le meilleur des cas, cela peut :
- pousser à des politiques intégrées (éducation + santé + adaptation climatiques + protection sociale),
- renforcer l’argument pour des fonds climatiques qui financent directement des investissements humains (santé, eau, éducation) dans les zones les plus exposées.
Mais il y a aussi des questions critiques possibles pour l’Afrique subsaharienne :
- Est-ce que “re-labelliser” la pauvreté en “pauvreté climatique” ne risque pas d’ajouter un cadre de plus, sans transformation réelle des rapports de pouvoir (foncier, gouvernance, dette, etc.) ?
- Qui décide où on place les priorités ?
- Comment éviter que les populations africaines soient réduites à des “victimes climatiques” dans les négociations, sans voix sur les choix qui les concernent ?
7.Les limites et angles morts de cette nouvelle mesure
Le rapport lui-même admet plusieurs limites importantes :
- les données MPI utilisées vont de 2013 à 2023–2024 selon les pays,
- parmi les 20 pays les plus pauvres, seulement 3 ont des données récentes post-2021,
- certains pays africains clés (ex. Angola, Soudan) ont des données qui datent de 2014–2016.
Cela veut dire :
- que la réalité post-COVID + inflation + nouvelles crises climatiques est partiellement captée seulement,
- que des millions de personnes en Afrique subsaharienne peuvent être dans des situations pire que ce que les chiffres montrent.
En plus, le MPI reste limité à 10 indicateurs standardisés pour tous les pays. C’est très utile pour comparer, mais ça laisse de côté des dimensions cruciales dans certains contextes africains :
- sécurité / insécurité et conflits,
- droits fonciers,
- déplacement forcé,
- économie informelle, etc.
Ces dimensions peuvent être liées au climat (ex : déplacements liés aux sécheresses, conflits agropastoraux) mais ne sont pas captées directement par le MPI.
8.Quelles questions pose le MPI 2025 pour le développement humain durable
Le global Multidimensional Poverty Index 2025 ne propose pas de solutions clés en main. Il offre surtout un nouveau miroir, plus précis et plus dérangeant, sur ce que signifie être pauvre en 2025.
Pour l’Afrique subsaharienne, ce miroir soulève plusieurs questions :
- Qui définit ce qu’est “être pauvre” à l’ère du climat ? La définition reste largement produite par des institutions globales. Comment faire pour que les réalités locales africaines, les savoirs des communautés etc ne soient pas simplement “agrégées” mais réellement entendues ?
- Comment éviter que la “pauvreté climatique” soit seulement un argument de communication ? Entre une carte mondiale et la vie d’une famille dans le Sahel, il y a tout un monde d’institutions, de choix budgétaires, de rapports Nord–Sud.
- Que signifie un “développement humainement durable” dans ce nouveau cadre ? Si la pauvreté est un double fardeau privations + climat, alors mettre l’humain au centre suppose à la fois : protéger les capacités humaines et réduire la vulnérabilité aux chocs. Cela, sans réduire les populations à des “victimes climatiques” qui n’ont pas de pouvoir d’agir .
Conclusion
Le MPI 2025 ne redéfinit pas seulement les chiffres de la pauvreté : il en transforme le cadre d’analyse en montrant que, pour l’Afrique subsaharienne, être pauvre signifie aussi être structurellement exposé aux risques climatiques. En révélant ce double fardeau, il invite à repenser la lutte contre la pauvreté et l’action climatique comme un même enjeu humain, tout en rappelant les limites d’une mesure globale face à des réalités locales complexes.

