En Afrique subsaharienne, plus de 70 % des personnes pauvres vivent de l’agriculture, alors même que ce secteur nourrit environ 80 % de la population. Cette contradiction ne s’explique ni par un manque d’effort individuel ni par une fatalité naturelle. Elle résulte d’un système cumulatif — économique, écologique, politique et cognitif — qui empêche les paysans de transformer leur travail en sécurité et en accumulation. Comprendre ces mécanismes est essentiel pour saisir pourquoi, malgré des décennies de programmes et de réformes, la pauvreté paysanne persiste.
1. Pourquoi produire davantage ne permet-il pas de mieux vivre de l’agriculture en Afrique?
les paysans produisent sans pouvoir accumuler
Dans de nombreux villages d’Afrique subsaharienne, des millions d’hommes et de femmes travaillent la terre chaque jour, se lèvent avant l’aube, pour à la fin récolter juste assez pour vivre — parfois sans certitude sur la récolte à venir..
Aujourd’hui, l’histoire nous montre que réduire cette réalité à une simple question de “manque de moyens” ou “d’effort individuel” serait passer à côté de l’essentiel.
Depuis plusieurs décennies, de nombreux chercheurs, organisations agricoles et institutions comme la FAO ou le FIDA soulignent un constat partagé : la pauvreté paysanne n’est pas le fruit du hasard. Elle résulte d’un système qui, par couches successives, a fragilisé ceux qui nourrissent le continent.
C’est ce système — économique, politique, écologique et symbolique — qu’il faut comprendre pour saisir pourquoi, malgré tant d’initiatives, tant d’espoir, tant de promesses, le paysan africain reste prisonnier d’un piège qu’il n’a pas construit.
Logique de survie plutôt que d’investissement
Derrière chaque sac de maïs, chaque kilo de cacao ou de mil, il y a des heures de travail invisibles.
Pourtant, dans de nombreux pays sahéliens, le revenu agricole moyen dépasse rarement 2 euros par jour, selon la Banque mondiale.
Une partie de cette précarité tient à des mécanismes bien connus :
- Les prix mondiaux des denrées (café, coton, cacao) échappent aux producteurs : ils sont fixés sur des marchés éloignés — à Londres ou New York — et échappent largement aux producteurs africains.
- L’accès au crédit reste extrêmement limité : sans titre foncier, difficile d’obtenir un prêt. D’après la FAO, seuls 6 à 7 % des petits exploitants ont un accès formel à la finance rurale.
- Les intrants agricoles (engrais, semences, machines) sont importés, coûteux, et souvent subventionnés de façon irrégulière.
- Et la valeur ajoutée se crée ailleurs : dans la transformation et la distribution, rarement à la ferme.
Comme le résume si bien l’économiste sénégalais Ndongo Samba Sylla, l’agriculture africaine a été organisée pour nourrir le monde, pas pour enrichir les agriculteurs africains.
Ce modèle maintient une dépendance structurelle : les paysans produisent sans pouvoir accumuler, pris dans une logique de survie plutôt que d’investissement.
2. Comment le dérèglement écologique renforce-t-il la vulnérabilité paysanne en Afrique?
Aujourd’hui, le climat n’est plus une simple variable : il est devenu le cœur de la vulnérabilité paysanne.
Les terres s’épuisent. Les pluies se dérèglent. Les saisons se confondent.
- Moins de 5 % des terres cultivées en Afrique subsaharienne sont irriguées — contre 37 % en Asie, selon la Banque africaine de développement.
- Près de 65 % des sols agricoles sont dégradés ou menacés de l’être (FAO, 2024).
- Et les chocs climatiques, de plus en plus fréquents, aggravent l’insécurité alimentaire : selon le rapport Hunger Hotspots, en 2024, plus de 150 millions d’Africains étaient en situation d’insécurité alimentaire aiguë.
“On ne peut pas cultiver comme nos parents cultivaient”, expliquait une productrice du Burkina Faso à Jeune Afrique.
Mais les alternatives — irrigation, diversification, stockage — demandent un capital que la majorité n’a pas.
Résultat : les paysans travaillent plus dur, pour récolter moins.
Et souvent, ils paient le prix d’un dérèglement qu’ils n’ont pas causé.
3. En quoi les politiques agricoles ont-elles fragilisé le monde rural ?
L’agriculture représente encore près d’un quart du PIB africain, mais les budgets publics qui lui sont consacrés restent faibles.
Vingt ans après la Déclaration de Maputo (2003), seuls 11 pays sur 54 atteignent réellement l’engagement de consacrer 10 % des dépenses publiques à l’agriculture (Revue biennale du CAADP, BAD 2024).
L’histoire explique en partie cette situation :
- Les ajustements structurels des années 1980 ont démantelé les offices agricoles publics, les subventions, supprimé les subventions et privatisé les filières.
- Les bailleurs de fonds ont ensuite orienté les politiques agricoles vers la compétitivité à l’export, souvent au détriment des cultures vivrières.
- Et dans les capitales africaines, les priorités politiques se sont déplacées vers les secteurs visibles et plus porteurs politiquement : routes, énergie, numérique.
“le paysan africain est devenu invisible, alors qu’il tient encore le socle économique et social de nos territoires.”
Les politiques agricoles se succèdent, mais peu changent la structure du jeu.
4. Pourquoi le savoir paysan reste-t-il marginalisé dans les solutions proposées en Afrique ?
Au-delà des chiffres, il y a une autre forme d’exclusion : celle de la reconnaissance du savoir paysan.
Les politiques agricoles et les projets de développement ont longtemps reposé sur un modèle unique, souvent pensé ailleurs, appliqué partout.
Or, dans chaque terroir, des paysans expérimentent, adaptent, innovent — sans que cela soit valorisé.
Les recherches locales en agroécologie, par exemple au Sénégal ou au Bénin, montrent que les pratiques traditionnelles (rotation des cultures, compost naturel, partage des semences) sont souvent plus durables que les modèles importés.
L’enjeu n’est pas d’amener la technologie au paysan, mais de reconnaître la technologie qu’il a déjà inventée.
C’est souvent là, à mon avis , que se joue la différence entre dépendance et autonomie.
5. Pour quelles raisons les programmes agricoles africains échouent-ils à transformer durablement la condition paysanne ?
Les États et les bailleurs ont multiplié les programmes depuis vingt ans :
subventions d’intrants, projets de “modernisation”, chaînes de valeur, agriculture digitale…
Certains ont produit des résultats à court terme, mais peu ont transformé durablement la condition paysanne.
Quatre raisons reviennent dans les évaluations :
- Des programmes conçus sans les premiers concernés. Les priorités viennent d’en haut, rarement du terrain.
- Des projets trop courts, trop dépendants de l’aide. Une fois les fonds terminés, les progrès s’éteignent.
- Des approches trop techniques. On corrige les symptômes (rendement, irrigation) sans traiter les causes (foncier, gouvernance, éducation).
- Un manque de continuité politique. Chaque gouvernement réinvente la roue au lieu de consolider les acquis.
Ces limites ne sont pas une fatalité.
Mais elles rappellent que l’agriculture n’est pas un simple secteur à “moderniser” : c’est un système vivant, social, culturel.
6.Que montre l’expérience asiatique sur les conditions d’une sortie de la pauvreté rurale ?
Dans les années 1960-70, plusieurs pays d’Asie (Corée, Inde, Vietnam, Indonésie) ont connu leur propre révolution agricole.
Les conditions n’étaient pas si différentes : pauvreté rurale, sous-investissement, faible productivité.
Mais trois leviers ont tout changé :
- Une réforme foncière réelle, redonnant pouvoir et sécurité aux petits producteurs.(en Corée du Sud, la loi de 1950 a redistribué plus d’un million d’hectares à de petits producteurs).
- Des investissements publics massifs dans la recherche, l’irrigation, et les infrastructures rurales.
- Une volonté politique de long terme, indépendante des cycles électoraux ou des bailleurs.
Ces choix ne sont pas transposables tels quels, mais ils montrent qu’une trajectoire différente est possible lorsque le paysan devient un acteur central de la stratégie nationale, et non un bénéficiaire d’assistance.
7.Comment repenser la dignité économique et sociale du monde rural africain ?
Sortir du piège de la pauvreté paysanne, c’est d’abord changer de regard.
Ne plus voir le monde rural comme un espace de retard, mais comme un laboratoire d’avenir.
Cela suppose :
- De reconnaître le paysan comme producteur de richesse et de savoir, pas comme simple “bénéficiaire”.
- De relocaliser la valeur ajoutée, pour que la transformation et le stockage se fassent près des zones de production.
- De soutenir l’agroécologie non par idéal, mais parce qu’elle prouve sa résilience face aux chocs climatiques.
- Et surtout, de redonner une dignité économique et symbolique à la vie rurale : que rester au village soit un choix, pas une résignation.
Conclusion
La pauvreté paysanne en Afrique subsaharienne ne résulte pas d’un manque de travail ni de ressources naturelles, mais d’un système qui empêche les producteurs de tirer pleinement parti de leur rôle central. Tant que l’agriculture restera pensée comme un secteur à assister plutôt qu’un pilier stratégique à structurer, les déséquilibres persisteront. Déconstruire ce système suppose de replacer les paysans au cœur des choix économiques, politiques et cognitifs, là où se joue une grande partie de l’avenir du continent.

