Pourquoi certaines personnes gagnent-elles 50 fois plus que d’autres, alors même qu’elles ont des compétences comparables ?
La théorie développée par Branko Milanović montre que l’économie mondiale distribue les opportunités principalement selon le lieu où l’on naît, bien avant le mérite individuel. À partir de données empiriques globales, elle établit que la géographie explique l’essentiel des écarts de revenus. En Afrique subsaharienne, où la démographie est dynamique et la mobilité restreinte, cet « effet du lieu » éclaire de manière structurante les trajectoires économiques individuelles et leurs limites.
Introduction
Depuis plus de vingt ans, Branko Milanović pose une question simple mais révolutionnaire :
Pourquoi certaines personnes gagnent-elles 50 fois plus que d’autres, alors même qu’elles ont des compétences comparables ?
La réponse intuitive – le mérite, l’éducation, l’effort – ne tient pas face aux données empiriques mondiales.
En 2018 puis 2022, Milanović démontre méthodiquement que l’économie mondiale n’est pas organisée selon le talent, mais selon une donnée arbitraire :
➡️ le pays où l’on naît.
En 2025, cet angle est devenu incontournable pour analyser les trajectoires individuelles, en particulier en Afrique subsaharienne, où les dynamiques démographiques, les restrictions migratoires et les inégalités de productivité renforcent l’idée que le lieu de naissance détermine massivement les possibilités de vie.
1. Comment le lieu de naissance explique la majorité des inégalités de revenus mondiales
1.1 L’approche statistique de décomposition des inégalités
Pour dépasser le débat moral “effort vs chance”, Milanović utilise une approche statistique :
la décomposition de variance (ANOVA).
Objectif : isoler ce qui explique les différences de revenus dans le monde.
Il regroupe donc les revenus individuels par :
- pays de résidence / naissance,
- position sociale (éducation, famille, patrimoine),
- facteurs individuelles (talent, effort, aléas).
1.2 Ce que révèle l’« effet du lieu » sur l’organisation de l’économie mondiale :
60 % des inégalités mondiales proviennent du pays d’origine
➡️ C’est “l’effet du lieu” (the citizenship premium or penalty).
20 % viennent de la position sociale dans ce pays
➡️ Le capital social transmis.
≈ 20 % seulement proviennent du mérite individuel
➡️ Le mythe du mérite s’effondre à l’échelle globale.
Cette hiérarchie est confirmée par plusieurs travaux entre 2016 et 2022, et recoupée par les données globales de la Banque mondiale (2023–2024).
Ce que cela signifie :
Dans l’ordre mondial actuel, la géographie vaut plus que les compétences.
2. Pourquoi l’effet-pays est particulièrement déterminant en Afrique subsaharienne
Dans une région où :
- le revenu moyen par habitant est autour de 1 700 $ (Banque mondiale).
- la croissance démographique est la plus rapide du monde(+12,2 millions de jeunes/an selon la BAD, mai 2024)
- les marchés du travail formels sont rares (≈ 3 millions/an)
- les infrastructures productives manquent,
…la probabilité que le mérite seul change la vie est extrêmement faible.
Même dans les pays à forte amélioration institutionnelle — Rwanda par exemple — le revenu par habitant reste autour de 2 000 $ PPA en 2024.
C’est une illustration parfaite de la théorie :
👉🏿 de bonnes institutions n’annulent pas l’effet-pays.
Dans de nombreux pays du Sahel (Niger, Mali, Tchad), un infirmier ou médecin du secteur public gagne 60 à 120 $/mois (2023–2024), quand un infirmier au Canada gagne 3 500 à 5 000 $/mois.
Le ratio n’est pas moral : il est structurel.
3. La mobilité internationale comme principal levier de progression économique individuelle
Si 60 % du revenu dépend du pays où l’on vit, la mobilité devient un outil de développement humain — pas un caprice individuel.
Et c’est exactement ce que montrent les chiffres :
- Un ingénieur du Kenya, du Nigeria ou du Ghana multiplie son revenu par 5 à 10 en travaillant en Europe ou en Amérique du Nord (2023–2024).
- Un chauffeur VTC au Royaume-Uni ou en France gagne davantage qu’un professeur d’université dans plusieurs pays du Sahel.
- Les transferts de la diaspora africaine ont atteint 53 milliards $ en 2022 (Banque mondiale, 2024), dépassant largement l’aide publique au développement (~29 milliards $ OCDE 2023).
Ce n’est pas un hasard social.
C’est la conséquence directe de l’effet-Milanović :
👉🏿 La migration devient une stratégie économique rationnelle face à l’inégalité structurelle des pays.
D’ailleurs, dans plusieurs pays (Ghana, Sénégal, Kenya), plus de 50 % des jeunes diplômés déclarent vouloir émigrer (Afrobarometer 2023–2024).
4. Les frontières comme mécanismes de reproduction des inégalités mondiales
Si la citizenship premium est réelle, alors limiter l’immigration revient à protéger la richesse créée par les pays riches, en empêchant ceux qui sont nés ailleurs d’y accéder.
Si on suit cette logique ,
Les politiques migratoires restrictives (Europe 2022–2024, Canada 2023–2024, Royaume-Uni 2023) ne seraient donc pas seulement des choix politiques mais :
➡️ des technologies de maintien de l’inégalité mondiale ?
Pour l’Afrique subsaharienne :
- moins de 3 % des Africains vivent hors du continent (contre ≈10 % des Européens),
- les voies légales migratoires économiques sont presque inexistantes,
- les jeunes diplômés voient la mobilité leur être refusée malgré leur qualification.
Cela ne signifie pas seulement que “les frontières sont fermées”.
Cela signifie que les frontières neutralisent le premier levier de mobilité sociale mondiale identifié par Milanović.
5. Une insertion structurelle de l’Afrique dans une économie mondiale hiérarchisée
Milanović explique que l’économie mondiale est organisée en “clubs” de richesse.
Les pays riches :
- captent la valeur ajoutée,
- attirent les talents,
- produisent la technologie,
- consolident leur avantage.
Les pays pauvres :
- exportent des matières premières,
- voient leur main-d’œuvre sous-payée,
- subissent les fuites de cerveaux,
- captent très peu de valeur.
Ce système ne repose pas sur la compétence, mais sur l’histoire et les frontières.
Pour l’Afrique subsaharienne, cela se traduit par :
- une forte dépendance aux matières premières,
- une faible transformation locale,
- des recettes fiscales limitées,
- une faible capacité d’investissement dans les services publics,
- donc un effet-pays encore plus lourd pour les générations suivantes.
➡️ C’est une reproduction structurelle de l’inégalité mondiale.
6. Pourquoi l’effet Milanović devient un enjeu central en 2025
Quatre dynamiques actuelles renforcent l’effet Milanović pour l’Afrique : Quatre dynamiques actuelles renforcent l’effet Milanović pour l’Afrique :
- Explosion démographique
+12 millions de jeunes/an → rareté d’opportunités → frustration structurelle. - Fermeture croissante des pays riches
Le “mobility premium” est de plus en plus inaccessible. - Dépendance accrue aux transferts de diaspora
Dans plusieurs pays (Gambie, Liberia, Comores), les envois de fonds représentent 20 à 30 % du PIB. - Risque de stagnation du développement humain
Même avec croissance économique, si l’effet-pays reste le facteur dominant,
les individus ne voient pas leur vie changer.
6.1 Une question fondamentale pour le développement humain en Afrique
La théorie de Milanović n’est pas seulement un diagnostic mondial.
C’est une invitation à repenser le développement africain autour d’une question simple :
Comment permettre à un jeune Africain d’avoir un avenir qui ne soit pas déterminé à 60 % avant même sa naissance ?
Cette question est :
- économique,
- géopolitique,
- morale,
- et profondément humaine.
Et elle est centrale pour toute stratégie de développement du continent
Conclusion
La théorie de Milanović montre que, dans l’ordre économique mondial actuel, le destin économique individuel dépend d’abord du pays de naissance. En Afrique subsaharienne, cette logique est amplifiée par la démographie, la structure productive et la restriction de la mobilité internationale. Tant que l’effet-pays domine, les trajectoires individuelles restent largement prédéterminées, posant une question centrale pour toute stratégie de développement humain durable sur le continent.

