Publié le
janvier 18, 2026

Pourquoi la distinction urbain/rural ne suffit-elle plus à comprendre l’Afrique subsaharienne ?

La distinction classique entre zones urbaines et rurales ne permet plus de comprendre les dynamiques territoriales en Afrique subsaharienne. Les données récentes issues de l’imagerie satellite montrent un décalage croissant entre les classifications administratives et la réalité vécue des populations. Certaines zones dites rurales concentrent aujourd’hui des activités économiques et humaines intenses, tandis que des espaces officiellement urbains restent faiblement équipés ou peu connectés. Cette inadéquation révèle une limite structurelle des outils de lecture hérités, qui freine la conception de politiques publiques adaptées aux transformations en cours.

1. Que révèle la lumière nocturne sur la réalité des territoires africains ?

En 2025, une équipe de chercheurs publie dans la revue Nature Human Behaviour une étude sur les zones en conflit.

Leur objectif : observer les zones africaines touchées par les conflits armés à travers la lumière émise la nuit, captée par les satellites VIIRS (Visible Infrared Imaging Radiometer Suite).

Leur démarche, pourtant pensée pour la gestion de crise, ouvre une réflexion bien plus large :

Et si cette “carte de la lumière” disait quelque chose de fondamental sur la manière dont nous lisons le territoire africain ?

Car la lumière nocturne, loin d’être anodine, devient un indicateur de la vie réelle :

la présence humaine, les activités économiques, la densité d’infrastructures, la connectivité.

Autrement dit, un miroir du battement vital des territoires — même là où l’administration ou les statistiques ne voient rien.

Mais ce que les chercheurs observent dépasse leur champ initial d’étude :

  • Certaines zones classées comme « rurales » affichent une activité lumineuse bien plus forte qu’attendu ;
  • D’autres, administrativement reconnues comme « urbaines », restent partiellement ou totalement obscures, faute de réseau électrique ou d’activités détectables.

Résultat : La carte lumineuse du continent ne correspond pas toujours à la carte administrative.

Et cette dissonance n’est pas qu’un détail méthodologique.

Elle révèle, au sens propre comme au figuré, le décalage entre nos outils de lecture et la réalité vécue.

Selon cette étude, près d’un tiers des populations vivant dans des zones de conflit se trouvent dans des régions sans lumière détectable.

Mais ce constat, loin de se limiter aux contextes humanitaires, pointe un fait structurel :

Des millions d’Africains vivent dans des espaces invisibles pour les cartes et pour les politiques.

Autrement dit, les “zones dans l’ombre” des crises sont aussi celles dans l’ombre du développement.

Ce constat, loin d’invalider l’approche, rappelle simplement que la lumière nocturne révèle autant qu’elle dissimule : elle rend visibles les zones dynamiques tout en soulignant celles que la carte, comme le satellite, ignore encore.

Sommes-nous encore capables de penser l’Afrique avec des catégories héritées d’un autre temps ?

2. Pourquoi la grille urbain/rural ne correspond-elle plus aux dynamiques actuelles ?

L’Afrique subsaharienne a longtemps été pensée à travers une opposition simple :

La ville, symbole de modernité et de productivité,

contre le village, perçu comme l’espace du retard, de la lenteur, de la dépendance agricole.

Ce clivage a structuré :

  • les politiques d’aménagement du territoire,
  • les programmes d’aide au développement,
  • et les statistiques internationales.

Mais cette grille, conçue à l’époque coloniale pour simplifier l’administration du territoire, ne tient plus face à la complexité actuelle des dynamiques africaines.

Aujourd’hui, la frontière entre ville et village s’efface.

Des zones jadis rurales deviennent de véritables pôles hybrides, où coexistent agriculture, petits commerces, mobilité et connexion numérique.

Inversement, certains quartiers dits “urbains” restent privés d’électricité, d’eau potable ou de routes praticables — urbains sur le papier, ruraux dans les faits.

Cette réalité, désormais documentée par des programmes comme Africapolis (OCDE/SWAC) ou WorldPop, oblige à revoir nos classifications.

Le cadre DEGURBA, élaboré par l’ONU, l’OCDE et l’Union européenne, propose depuis 2021 de classer les territoires non plus en deux catégories, mais sur un continuum de densité et d’accès : villes, zones semi-denses, zones rurales. Une approche déjà adoptée par plusieurs pays africains dans leurs systèmes statistiques, qui s’aligne mieux avec la réalité vécue.

L’Afrique se vit désormais sur un continuum spatial, où la densité, les services et les modes de vie varient plus qu’ils ne s’opposent.

3. En quoi cette lecture binaire fausse-t-elle l’action publique ?

Cette lecture binaire — urbain d’un côté, rural de l’autre — crée une action publique myope.

Car si la carte ne reflète plus la lumière, alors nos politiques ne reflètent plus la vie.

Les conséquences sont tangibles :

  • Les zones périurbaines, souvent sans statut clair, échappent aux financements et aux services publics ;
  • Les “villages connectés” — proches d’axes routiers, dynamiques économiquement — sont ignorés, faute d’appartenir à la bonne catégorie ;
  • Les “communes urbaines” dépourvues d’infrastructures de base sont surestimées, car leur statut administratif masque leur précarité réelle.

Autrement dit :

L’inégalité en Afrique ne se joue plus seulement entre la ville et le village, mais entre la carte et le territoire.

Au Nigeria, par exemple, la zone entre Lagos et Ibadan forme un couloir urbain continu : des millions de personnes y vivent, travaillent et échangent chaque jour, sans bénéficier d’une planification adaptée. Des recherches récentes montrent que la surface bâtie autour d’Ibadan a augmenté de 127 % en trois décennies, transformant les terres agricoles en un espace hybride — ni tout à fait urbain, ni vraiment rural.

Au Kenya, la périphérie de Nairobi (Ruiru, Athi River, Kitengela) connaît une explosion démographique et foncière : entre 2019 et 2024, les prix du foncier y ont bondi de plus de 30 %, signe d’une densification fonctionnelle mal reconnue par les schémas urbains officiels.

Ces territoires “entre deux” concentrent désormais les défis de l’Afrique moderne : urbanisation informelle, pression foncière, accès inégal aux services de base, absence de gouvernance claire.

4. Comment l’héritage historique continue-t-il de structurer le regard sur les territoires ?

Si cette grille urbaine/rurale persiste, c’est aussi parce qu’elle s’enracine dans l’histoire : celle d’un continent classifié pour être gouverné, pas pour être compris.

Durant la période coloniale, les cartes servaient à localiser les ressources, prélever l’impôt, distinguer les “centres” (villes européennes) des “périphéries” (villages indigènes).

Après les indépendances, la plupart des États africains ont conservé ces cadres administratifs, souvent sans les réinterroger.

Résultat : nous continuons, plus d’un demi-siècle plus tard, à planifier le développement à partir de catégories qui ne reflètent plus la réalité vécue.

Des analyses récentes d’Africapolis (OCDE/SWAC) montrent que cette inertie institutionnelle freine la reconnaissance des “agglomérations diffuses”, ces espaces où la croissance démographique et économique devance la réforme administrative.

Ce n’est donc pas seulement un problème technique ou statistique, mais une question de regard :

comment percevons-nous nos territoires, et que décidons-nous de rendre visible ?

5. Quelles approches permettent une lecture plus fidèle des espaces vécus ?

L’imagerie satellite ne remplace pas les cartes,

mais elle nous rappelle qu’elles doivent être mises à jour par la réalité.

Pour planifier justement, il faut désormais :

  • Mesurer la continuité réelle des espaces de vie, au-delà des frontières ;
  • Remplacer les étiquettes par des indicateurs d’accès (énergie, santé, éducation, mobilité) ;
  • Croiser les données empiriques : transport, mobile money, consommation électrique — autant de signaux qui racontent mieux la vie que les registres officiels.

Des approches plus fines se développent déjà :

  • Africapolis cartographie les agglomérations africaines à partir de l’imagerie et de la densité de population, révélant des territoires “fonctionnels” ignorés des cartes officielles ;
  • Le programme GRID3, soutenu par le SDSN, aide les gouvernements africains à croiser données démographiques, infrastructures et mobilité pour planifier localement ;
  • WorldPop fournit des couches démographiques à 100 mètres de résolution, permettant d’identifier les zones sous-évaluées ou exclues des politiques publiques.

Toutes convergent vers la même idée :

voir les territoires tels qu’ils vivent, non tels qu’ils sont décrits.

6.Comment agir justement sur le continent africain ?

Ce que révèle cette étude, ce n’est pas seulement un écart entre les cartes et la lumière.

C’est un écart entre notre regard et la réalité.

Tant que nous penserons l’Afrique en oppositions — ville/village, modernité/tradition, centre/périphérie —

nous ignorerons les dynamiques les plus fécondes : ces zones hybrides, ces espaces en mouvement, où l’avenir africain s’invente à la marge.

Les rapports d’UN-Habitat (2023) rappellent d’ailleurs que plus de la moitié de la croissance urbaine africaine d’ici 2035 se produira dans les petites villes et villes intermédiaires, souvent absentes des politiques nationales mais essentielles à la transformation du continent.

Repenser le territoire, c’est reconnaître la vitalité des lieux que la carte n’éclaire pas encore.

C’est comprendre que l’électricité, les routes, le commerce informel, la mobilité — tout cela dessine déjà une Afrique qui dépasse ses propres classifications.

La lumière, au fond, ne contredit pas la carte :

Et si le développement humainement durable commençait là :

dans cette capacité à voir autrement pour agir justement.

Conclusion

La distinction urbain/rural, conçue pour administrer des territoires stables, ne rend plus compte des réalités mouvantes de l’Afrique subsaharienne. Les données empiriques montrent que les inégalités et les dynamiques de développement se jouent désormais dans l’écart entre les classifications officielles et les espaces réellement vécus. Repenser les outils de lecture territoriale devient une condition nécessaire pour concevoir des politiques alignées avec les trajectoires sociales, économiques et démographiques du continent.

“Venez on sème”

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